Observateur
privilégié de ses contemporains, Malick Sidibé a passé sa vie à les
observer à travers l’objectif de son appareil. Depuis plus de quarante ans,
le photographe malien collectionne les portraits en noir et blanc et enchaîne
les expositions dans les musées les plus prestigieux. Le 10 juin, l’ensemble
de sa carrière a été récompensé par l’une des plus prestigieuses récompenses
d’art contemporain : le Lion d’or de la Biennale de Venise. Jamais un
Africain ni même un photographe ne s’était vu auparavant décerner un tel
prix. Les organisateurs de la 52e édition de la Biennale ont voulu ainsi saluer
« le portraitiste par excellence de sa ville et de son pays ». Dans les années
1960, Sidibé sillonne toutes les soirées, noces et bals populaires de Bamako.
Ses clichés dévoilent les folles nuits des années yé-yé de l’indépendance,
l’insouciance et la légèreté d’une adolescence qui s’amuse. Une époque
qu’il regrette. « Aujourd’hui, la jeunesse est moins gaie. Les gens ne
s’amusent plus comme avant. Les jeunes vont maintenant en boîte de nuit. »
Né en 1936 dans le
petit village de Soloba, au Mali, Sidibé a grandi au sein d’une famille
peule. En 1952, il est admis à l’école des artisans soudanais (l’actuel
Institut national des arts) de Bamako où il obtient, en 1955, un diplôme d’artisan-bijoutier.
La même année, Gérard Guillat, petit patron français d’un studio Photo
Service, à Bamako, fait appel à ses talents pour décorer sa boutique… et
finit par l’embaucher. C’est sous la houlette de Gégé la Pellicule qu’il
découvre la photographie. Avec ses maigres économies, il achète son premier
appareil : un Brownie Flash de chez Kodak. Et il décide, appareil en bandoulière,
de parcourir la capitale sur sa bicyclette.
Il est de toutes les
soirées (jusqu’à six par nuit !), de tous les mariages, de tous les
pique-niques dominicaux. « Le dimanche, se souvient-il, pendant les grandes
chaleurs, beaucoup de gens avaient l’habitude d’aller à La Chaussée, au
Rocher aux aigrettes où il y avait une chute d’eau. Les garçons apportaient
des électrophones à piles et des disques, on faisait du thé, on se baignait,
on dansait en plein air. » Malick Sidibé immortalise ces moments de détente,
collectionne les scènes de vie et se transforme en reporter du quotidien.
En 1962, il se met à
son compte et ouvre le Studio Malick. Son aîné, le Malien Seydou Keïta, décédé
en 2001, avait déjà son studio. Keïta, grand maître du portrait,
photographiait la haute société de Bamako ; Sidibé, encore novice, les
milieux plus populaires. « Seydou, raconte-t-il, c’était la grande classe…
des fonctionnaires, des hommes richement vêtus qui couvraient leur dame de chaînes
en or. Moi, c’était la classe moyenne ; on pouvait même poser avec un
mouton. » C’était l’âge d’or de la photographie. Les pellicules du
week-end étaient développées immédiatement de sorte à afficher les photos
sur les murs de la boutique dès le mardi matin. « Les gens venaient ainsi
choisir leurs préférées pour les faire retirer en format de carte postale. »
Dans les années 1970,
il se spécialise dans les portraits réalisés en studio. On vient de partout
pour prendre la pose : étudiants fraîchement diplômés, enfants à peine
baptisés, jeunes mariés, Occidentaux de passage. Malick s’amuse, invente les
décors et joue avec les attitudes, les ports de tête, les regards. Sa renommée
va grandissant. En 1994, il expose quelques clichés lors de la première édition
des Rencontres africaines de la photographie de Bamako. À cette occasion, il
rencontre le « gourou » de l’art africain, André Magnin, important
collectionneur, qui a été l’un des commissaires de l’exposition
internationale Les Magiciens de la Terre de 1989.
L’histoire veut que,
lors de l’exposition Africa Explores 20th Century Arts, de 1991, à New York,
Magnin ait été séduit par deux clichés réalisés en 1955 par un photographe
inconnu de Bamako. Profitant de sa visite malienne, Magnin se serait rendu au
Studio Malick pour demander à Sidibé de l’aider à identifier l’auteur des
photographies. Sidibé a reconnu la patte de Seydou Keïta. Mais surtout, Magnin
entra de la sorte dans l’antre de Sidibé, qui recevra moins de dix ans plus
tard, en 2003, le Prix international de la photographie de la Fondation
Hasselblad, récompense la plus prestigieuse en la matière. Outre qu’il est
le premier Africain à recevoir ce prix, Sidibé est considéré comme l’un
des plus grands photographes contemporains, au même titre que les Américains
Richard Avedon ou William Klein. Magnin y est pour beaucoup. C’est lui qui a véritablement
lancé Malick sur la scène internationale comme il l’a fait pour Seydou Keïta,
pour l’artiste ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, le peintre congolais Chéri
Samba ou le plasticien béninois Romuald Hazoumé…
En 1995, il révèle
les clichés de Sidibé au public parisien et international en les exposant à
la Fondation Cartier. Une étroite collaboration se met en place. Magnin devient
presque l’agent exclusif du Malien et promeut son travail à travers le monde
entier. Sidibé expose dans les grandes villes d’art : Londres, New York,
Paris… Aussi surprenant que cela puisse paraître, aucun contrat n’est signé
entre les deux hommes. C’est une question de liberté mais aussi de fidélité.
Car l’artiste malien est spontanément disposé à accorder sa confiance.
C’est un homme d’honneur, un sage qui a su rester simple. Son succès ne
l’a pas grisé. Il continue à développer lui-même les pellicules, à
prendre des photos d’identité et à donner une seconde vie aux appareils
fatigués, à les réparer… Il les collectionne, les bichonne.
Aujourd’hui septuagénaire,
le photographe n’a rien perdu de son enthousiasme. Il poursuit la série des
« Vues de dos » qu’il avait commencée dans les années 1960, révélant
toute la sensualité féminine et la beauté des pagnes africains.
Continuellement à l’affût, il a décidé de chasser en terres étrangères
et s’est amusé, en 2006, à tirer le portrait des Alsaciens et des Bretons.
Toujours en noir et blanc et en argentique. « Avec le numérique, on peut faire
du faux », s’inquiète-t-il. Malick Sidibé est resté authentique.
Source :Jeune Afrique