logo Foutah.com   

  Galerie1.  Galerie2Entrevue.Congo . Artistes

Rhode Bath-Schéba Makoumbou, peintre sculptrice: " Je suis une artiste archiviste de la mémoire sociale et culturelle de mon pays"

Bruxelles, (Etudiantcongolais.com) - Un père peintre, David Makoumbou, mais cela n’est pas toujours le " sésame ouvre toi " des portes des grandes galeries. De ses débuts remarqués à Brazzaville, l’artiste en garde un souvenir ému. Mais c’est une rencontre qui a changé le cours de sa jeune carrière de peintre. En 2003, elle débarque en France pour des débuts timides puis en Belgique. Ensuite, c’est la rencontre unique avec son manager, Marc Somville, dont elle dit "il m’a guidé avec professionnalisme ". Il prend en charge la gestion de sa carrière tandis que l’artiste se consacre uniquement à la création. Les résultats ne se font pas attendre, à tel point qu’aujourd’hui Rhode Bath Schéba Makoumbou est étonnée du nombre de demandes d’expositions et d’interviews qu’elle reçoit. Mais cette jeune femme, née en 1976 au Congo Brazzaville, mariée et mère de trois garçons, assure qu’elle na pas le succès qui lui monte à la tête.
Depuis 2005, elle vit les trois quarts du temps à Bruxelles et le reste à Brazzaville. " J’adore mon pays et c’est important d’y être pour continuer à avoir les sources d’inspiration qui nourrissent ma créativité " avoue t-elle.


Etudiantcongolais.com: Parlez-nous un peu de votre actualité ?
Quel est le bilan de votre participation à la Biennale des Arts Visuels de Douala au Cameroun et de votre exposition au Festival Plein Sud sur les cultures africaines (Département des Charente-Maritime en France) ?


J’étais très contente de pouvoir montrer mes oeuvres au Cameroun. J’expose beaucoup en Europe depuis 2003, mais je n’oublie absolument pas l’Afrique. Chaque fois que l’on m’en donne l’occasion, je suis très intéressée de montrer mes créations aux différents peuples de notre continent. Je l’ai déjà fait aussi au Gabon et au Niger.
A Douala, il y a eu des bonnes réactions. J’ai eu des interviews à la télévision, la radio, la presse écrite et sur un site Web. C’est dommage que je n’avais pas pu, pour des raisons de transport, présenter une de mes très grandes sculptures.
Au Festival Plein Sud en France, le succès a vraiment été au rendez-vous. Près de 500 personnes ont visité l’exposition et j’ai vendu quelques oeuvres. Il y a eu des grands articles dans le journal Sud Ouest. Le public français et africain était très souvent agréablement surpris.
J’ai également eu récemment de très beaux articles dans des magazines de la communauté comme Africa International et Amina.

Avez-vous eu le temps de rencontrer d’autres artistes africains? Pensez-vous avoir des choses à apprendre de leurs expériences respectives?

Oui, j’ai eu l’occasion d’en rencontrer. Je trouve qu’il y a un grand développement de la création en Afrique au niveau des arts visuels, du cinéma, de la littérature et d’autres disciplines, sans parler de la musique qui est depuis longtemps un art majeur chez nous.
Cependant, je dois avouer parfois mon scepticisme par rapport à des oeuvres qui s’éloignent des traditions vivantes et novatrices de notre culture, trop d’artistes font des oeuvres manifestement influencées par l’art occidental contemporain. Je ressens souvent une perte de sens, une grande froideur et aussi beaucoup de bricolage. Evidemment, nous avons toujours des choses à apprendre des uns et des autres. Pour ce qui est de l’Afrique, je trouve néanmoins qu’il n’y a pas assez d’échanges. On est rarement informé de ce qui se passe dans les autres pays. Je suis souvent surprise de rencontrer en Europe des personnes qui connaissent mieux tout ce qui se passe sur le plan culturel dans tel ou tel autre pays d’Afrique que nous-mêmes. Je crois que cela va changer un peu grâce à l’accès à Internet de plus en plus grand. Quand je vivais à Brazzaville, je me sentais fréquemment coupée de l’information culturelle dans le monde.

Quel message cherchez vous à transmettre au public avec vos sculptures géantes?

Je pense qu’un artiste doit quelquefois essayer de se dépasser dans sa création. Dans la vie, il faut toujours avancer. J’ai voulu créer des oeuvres qui peuvent impressionner par leur grandeur et par leur technique, mais avant tout par leur contenu. Mon message est de mettre surtout en valeur les travaux traditionnels des femmes africaines. Dans une optique de développer et présenter un travail artistique au niveau de la mémoire. Il y a là tout un savoir ancestral qu’il ne faut pas oublier, même aux prix de la modernité. Je ne demande pas aux jeunes de continuer ce genre d’activité, mais au moins de les connaître et de les respecter. Dans ce sens, je me sens un peu comme une artiste archiviste de la mémoire sociale et culturelle de mon pays et de l’Afrique.

Entre la peinture et la sculpture, vous avez fait le choix ?

Je suis peintre au départ grâce à ce que mon père, le peintre David Makoumbou m’a enseigné. Je continue à peindre, mais il est vrai que par la sculpture j’ai développé mon esprit créatif. Je pense avoir pu créer une nouvelle originalité dans mon art. Je dois ajouter que ma sculpture est née de ma peinture. Quand je regardais mes peintures, j’avais souvent envie de les réaliser en trois dimensions. Celles-ci une fois créées, j’ai eu le goût d’en terminer leur finition en les peignant.

Beaucoup de jeunes artistes talentueux en Afrique ont tous les problèmes du monde à décoller! Vous faites partie des privilégiés, comment expliquez vous cela?

Je considère que j’ai effectué un travail énorme. Je ne me suis jamais découragée face aux difficultés, par exemple lorsque à plusieurs reprises les ambassades de Belgique ou de France refusaient de me donner un visa.
Je suis une obstinée et une persévérante. Je crois que lorsqu’on fonctionne comme cela, la chance peut sourire de temps en temps.
Mais au départ, il faut absolument croire en son art. Je pense ne jamais avoir triché dans ma création. J’ai toujours voulu rester moi-même et ne pas succomber à des propositions commerciales ou esthétiques extérieures, surtout dans certains milieux élitistes, snobs ou mercantiles européens. En premier lieu, il faut se battre à tout moment avec soi-même pour créer une oeuvre forte et originale. En second lieu, il est important de se tisser des liens relationnels dans le monde de l’art, mais aussi dans les milieux économiques, politiques et sociaux du Congo et sur le plan international. En troisième lieu, il est clair qu’exposer à l’étranger ouvre des portes plus grandes qu’en restant seulement au pays. Et là, la situation m’inquiète pour la jeune génération d’artistes lorsque je vois les pays du Nord fermer de plus en plus leurs frontières.

Votre démarche artistique est particulière, qu’entendez vous par: " Les artistes africains s’intègreront à la mondialisation en essayant d’élargir leur technique à partir de leurs propres racines culturelles"?

Je constate que la mondialisation existe sur le plan économique et sur beaucoup d’autres aspects, dont la culture. Je pense que nous devons être présent sur la scène internationale en développant au maximum nos propres capacités créatrices et en ne perdant pas nos propres racines. Nous pouvons élargir nos techniques sans tomber dans l’uniformisation. C’est-à-dire en refusant d’être coincé dans un moule défini par des concepteurs occidentaux qui ont presque toujours pour le moment une hégémonie mondiale au niveau de la pensée. Je pense que pour créer un art authentique, qui reste en rapport avec des valeurs humanistes et spirituelles profondes, il faut bien connaître sa propre histoire sociale et culturelle. Surtout pas dans un repli nationaliste ou dans un sectarisme identitaire, mais ouvert à la connaissance et au dialogue avec les autres. Sur cette terre, je pense qu’il n’y aurait pas pire situation qu’une uniformisation généralisée de la culture. Par cette uniformisation, nous serions envahis par un véritable profond ennui.

Parlez-nous un peu de vos projets immédiats?

J’ai beaucoup de projets. Entre autres ne pas seulement rester dans les murs des expositions des galeries ou des musées, mais aller au-devant du public qui n’a pas l’habitude de fréquenter ces lieux. Je voudrais présenter mes oeuvres dans des marchés ou d’autres endroits où il y a la foule. Je le fais déjà dans un certain sens lors de grands festivals musicaux africains en Europe.
Je désire évidemment continuer à exposer dans des galeries, des biennales et des évènements ponctuels pour être présente au niveau du marché économique de l’art. Pour cela, je suis très fortement aidée par mon manager et galeriste belge Marc SOMVILLE qui gère très efficacement toute l’activité de promotion et d’exposition en Europe, en Afrique et depuis peu aux USA, puisque maintenant j’ai des oeuvres qui sont présentées dans une galerie à Atlanta.

Pensez-vous que votre pays, le Congo Brazzaville, un pays meurtri puisse se remettre un jour des années de guerre?

Je l’espère profondément, parce qu’ayant vécu de très près la guerre, je ne voudrais plus jamais voir cela. Il faut des années et des années pour remonter ce désastre.
Je pense que c’est aussi le souci de nos décideurs politiques et économiques.
Nous ne sommes pas le seul pays au monde à avoir connu la guerre. Par exemple l’Europe a aussi connu des conflits catastrophiques et ils ont pu se reconstruire avec succès.
Alors pourquoi pas nous?

Propos recueillis par Carole MANDELLO (Etudiantcongolais.com)